(J24) C’était le 2 du 2

C’était hier.

C’était hier. Ou presque. Le temps s’est arrêté, en fait, pour un pan de ma vie, un 2 février. C’était il y a longtemps maintenant. Parfois, j’ai l’impression que c’était hier. Parfois, je me demande si c’est vraiment arrivé. Et parfois, la vie prend le dessus et reprend son cours. Heureusement.

Je me souviens.

C’était le 2 du 2. C’était un lundi. C’était un jour de tournée des boutiques mère-fille et petit garçon. Une journée assez plaisante.
C’était un matin brumeux comme je n’en avais jamais vu avant et comme je n’en ai pas revu depuis. Une brouillard dense, presque opaque. C’était un matin figé dans le temps. C’était le matin d’un jour qui allait bouleverser ma vie. Mais je ne le savais pas encore.

Dans le mur.

On avait fait les boutiques. On avait eu une belle journée. On était allé en ville. On s’était changé les idées et on avait changé d’air.

On refaisait le plein d’énergie quelque part même si la journée avait été épuisante.

Le retour a été brutal. La nouvelle nous attendait sur le pas de la porte. Et la porte on l’a eu en pleine face. Avec le cadre et le mur qui sont venus avec. Tout le kit, sans retenue. Violemment.

Le tunnel.

Ça a été une descente vertigineuse dans un abîme sans fond. Quelque temps seulement. Parce qu’ensuite, il fallait réagir, reprendre la vie. J’aurais donc aimé me laisser aller. Me rouler en boule pour l’éternité. Mais non, il y a un instinct qui sort de je ne sais où qui revient à la charge et qui nous relève par les épaules. Par les épaules, parce que dans des moments comme ça, on n’a plus de jambes…ni de colonne. Je me doutais que la traversée serait longue et ardue. Et elle l’a été, encore plus. J’ai souffert plus que je ne l’avais prévu. J’ai trébuché plus. Douté plus. L’air était rare. La lumière aussi.

Où? Quand? Pourquoi?

Je suis suis pas idiote. En fait, je me considère plutôt brillante. (clin d’oeil) Mais là, je me perdais. Je n’y comprenais rien. Je cherchais le comment du pourquoi et le pourquoi du comment. Et plus je cherchais, plus je m’éloignais de l’essentiel: VIVRE. Car c’est, selon moi, une des plus grandes conséquences du suicide dans une famille. La vie qui se range en bordure de route. La vie qui fait escale, au risque de ne plus avoir l’élan de repartir. La vie qui hésite, la vie qui perd de vue la destination et l’horizon.

Papy Donat.

Mon papy n’était pas parfait. C’était un homme anxieux et tourmenté. Mais c’était aussi un homme qui, du haut de ses 78 ans, en avait vu passer d’autres. Peut-être trop.

C’était tout de même un homme généreux, travaillant et fort. Fier aussi. Probablement que la vieillesse lui faisait peur. On ne le saura jamais. On s’en doute.

Il y a tellement de choses que l’on ne saura pas. Pour le meilleur et pour le pire. Car c’est aussi ça le suicide pour moi, un mariage imposé avec la mort, une alliance qui nous rappelle rien n’est acquis et ce, au jour le jour. Pour toute la vie.

Je me souviens.

Je me souviens de la douleur. Comme si c’était hier. Je me souviens aussi de ton sourire. Ah! Si tu savais comme tu me manques. J’ai eu deux enfants depuis. J’aime à croire que tu serais fier de ce que je deviens. Mon rêve de retour à la terre, il me vient de toi en grande partie, Papy. Mais, les souvenirs sont tellement douloureux. J’aimerais qu’ils deviennent doux avec le temps. Je sais que je rêve, je le sais maintenant.

Encore et toujours.

C’était le 2 du 2. C’était un lundi, il y a maintenant plusieurs années. C’était la Semaine de prévention du suicide aussi. Autrefois, j’ai douté des bienfaits d’une telle semaine. Je me suis demandé si, au fond, toute cette publicité ne pouvait pas pousser certaines personnes à passer à l’acte. Je me suis tellement posée de questions. Ça en était une parmi d’autres.

Le suicide continue de frapper. Aujourd’hui, demain, la semaine prochaine. Peut-être près de vous. Je ne vous le souhaite pas. Mais si cette Semaine peut sauver une personne, elle en vaut la peine. C’est mon avis. Maintenant que les années ont passé. Sauver une personne en détresse c’est aussi aussi sauver une famille, un réseau social, une communauté. Parce que c’est reconnu. Le suicide en entraîne d’autres. Malheureusement.

Dans la forêt.

Personne n’est à l’abri. Alors que les roseaux nous paraîssent fragiles, ce sont souvent les grands chênes qui cassent dans la tempête. Soyez là. Simplement. Écouter le vent. Apprenez à voir venir les orages. Vous manquerez peut-être votre coup comme moi. Mais au moins, vous aurez eu le bonheur de mieux connaître quelqu’un. Car à s’intéresser aux gens, on est rarement totalement perdant.

Après la pluie le beau temps.

Les nuages finissent par se dissiper. L’hiver fait place au printemps. La vie reprend son cours. Un jour. Ou on ne s’y attend pas. Bien sûr, quelques averses ponctuelles reviennent. Mais elles sont synonyme de vie, elles aussi. J’aurai versé beaucoup de larmes en écrivant cet article. Mon coeur s’est serré aussi. Mon menton a temblé. Ma respiration a hésité. J’aimerais ne pas savoir tout ce que j’ai écrit dans les lignes précédentes. J’aimerais ne pas connaître cette fragilité de la vie. Car la peur est restée. Car la peur continue de teinter mes jours. Un peu.

Mais l’hiver est maintenant au fond de moi. Dans un univers que je jalouse un peu et que je ne partage que périodiquement. Il est là, dans mon souvenir et je m’y réfugie quand le besoin s’en fait sentir. Car oui, parfois, j’ai besoin de revivre la douleur. Cette douleur qui me rappelle qu’un jour, tu étais là, Papy. Cette douleur qui est la preuve que j’ai eu la chance de t’avoir aussi.

Un coup de main.

Merci aux organismes qui travaillent à l’année pour que moins de gens ne souffrent comme moi et ma famille avons souffert. Merci à eux, qui tendent la main si généreusement à des gens qui cherchent la sortie. Merci à vous, qui redoublez de créativité pour faire passer un message que l’on préférerait, en général, ne pas entendre.

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3 réflexions sur “(J24) C’était le 2 du 2

  1. Merci pour ce partage. La société exige et valorise tellement la performance et les résultats, que je crois qu’on l’oublie l’essentiel: apprendre grâce à ce que la vie met sur notre chemin, même si c’est difficile et ardu; parler, demander de l’aide pour ressortir plus fort des moments sombres, parce que personne n’est parfait et qu’on a deja eu tous besoin de ce coup de pouce pour nous remettre sur le droit chemin. Encore une fois merci!

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